Un concept qui fleurit mais fait débat
Le salarié, le divan et le téléphone
Le stress au travail est-il soluble dans le combiné?
C’est en tout cas le pari de sociétés qui proposent
l’aide psychologique à distance à destination
du monde de l’entreprise.
Anonymat garanti.
❙ Antoine Moreno
Le burnout coûte une fortune aux entreprises», rappelle crument Dimitri Haikin. A ce constat sur le stress au travail et son impact économique, ce thérapeute et manager de 45 ans entend apporter à sa manière un début de réponse. L’idée? Proposer un service d’aide psychologique par téléphone spécialement dédié au monde de l’entreprise.
Pour libérer les tensions, dénouer les premiers noeuds d’un conflit et, pourquoi pas, éviter un drame. Un concept que Dimitri Haikin est en train de développer via Psy.be, un site web qu’il a fondé il y a peu et devenu le premier portail grand public de psychologie et de bien-être en Belgique. «Nous proposons déjà cette aide téléphonique à tout un chacun sans être axée spécifiquement sur le monde du travail. Mais 10% de nos appels concernent directement la relation à l’entreprise.» Moyennant 40 euros, les appelants s’entretiennent avec l’un des psychologues cliniciens diplômés mis à disposition par Psy.be pour une séance téléphonique d’une durée de 40 minutes. Une version existe aussi par Skype ou chat via MSN...
Mais le principe même d’un travail thérapeutique sans face à face agace au plus haut point une partie des psychologues pour qui le travail de visu est une condition sine qua non de l’exercice de leur profession. «C’est juste une question de culture, dément Dimitri Haikin. Aux Etats-Unis, ce type de service existe depuis longtemps sans être contesté. Et la mise à distance engendrée par la technologie n’est pas un frein. Au contraire, l’anonymat libère la parole et permet souvent de gagner du temps. Par ailleurs, nous ne prétendons pas nous substituer aux psychothérapies traditionnelles, nous répondons à un problème ponctuel et ciblé.» Quant aux voix qui s’élèvent pour pointer l’aspect mercantile de la psychologie par cadran interposé, le thérapeute s’irrite: «C’est un service d’utilité publique plus qu’un business car le tarif que nous proposons est à peine rentable.»

Problèmes ciblés
L’offre bientôt proposée spécifiquement pour les sociétés devrait être plus lucrative pour son initiateur et basée sur une formule forfaitaire englobant un package limité ou non d’heures de consultation. Pour l’entreprise, le coût de l’opération devrait se rapprocher des séances de coaching, environ 80 euros la séance, que le directeur de Psy.be mène depuis 14 ans en tant que praticien et gérant de Psychorelief international, une structure spécialisée dans la formation en entreprises. «Sur le contenu, cette aide psychologique proposée aux salariés diffère sensiblement du coaching axé sur la notion d’efficacité et d’amélioration de ses performances. Ici, nous prenons davantage en charge l’individu en crise.» Toute une nuance.
Encore embryonnaire en Belgique, l’aide psychologique en ligne est, selon Dimitri Haikin, mieux acceptée dans certains pays européens.
En France, Jean-Pierre Camard a créé avec succès en 2009 le site internet Jeconsulteunpsy.com avant de lancer son versant «entreprises» sous la bannière Pros-consulte.com. «Nous ne pensions pas créer un point d’écoute adapté aux salariés mais nous avons été rattrapé par l’actualité», explique cet ingénieur de formation.
«Dans le sillage de la vague de suicides à France Télécom, la question du mal être en entreprise est devenue une préoccupation à la fois des pouvoirs publics et du privé. Ce sont les entreprises elles-mêmes qui nous ont sollicités... Aujourd’hui, elles représentent la moitié de notre chiffre d’affaires. » Une dizaine de sociétés font aujourd’hui partie du portefeuille de l’homme d’affaires français.
Le principe même d’un
travail thérapeutique sans
face à face agace une partie
des psychologues.
Attention danger
Trois ans de gestation ont été nécessaires à Jean-Pierre Camard pour peaufiner sa plate-forme qui met à disposition 24h/24 et 7j/7, un panel de psychologues agréés, visibles en temps réel sur le Net. Sur les 45 thérapeutes proposés, tous indépendants avec un minimum de cinq ans d’expérience, la règle de la permanence prévaut: l’appelant doit toujours trouver sur son écran au moins «un voyant vert» allumé, signe qu’un psychologue de garde est on line...
Pour personnaliser au mieux la relation, C.V. et photos des «écoutants» sont visibles «et à la différence des centres d’appels type SOS, souligne le président de Pros-consulte, la personne peut rappeler le psychologue de son choix, et donc créer un lien». Mais la transparence a des allures de miroir sans tain puisque l’identité du salarié, elle, se dissout dans l’anonymat d’un numéro vert et d’un code à trois chiffres qui correspond au nom seul de la société.
De quoi rassurer apparemment les employés soucieux d’une totale indépendance entre la structure d’écoute et leur employeur.
Pourtant, les liens entre les deux parties existent au-delà de la convention.... Un rapport mensuel est ainsi remis par Pros-consulte aux dirigeants et au responsable du personnel. «Ce sont des simples statistiques très générales que même les délégués syndicaux approuvent, assure Jean-Pierre Camard. Le contenu des appels n’est ni enregistré ni divulgué, nous sommes tenus par le secret professionnel. De même, nous ne sommes pas là pour conseiller les décideurs sur les réponses à apporter en cas de malaise interne. Nous sommes simplement là pour alerter et, le cas échéant, dire Attention danger.»
Chez Pros-consulte, le coût de ce service, intégralement supporté par l’entreprise, revient à environ 11 euros par salarié et par an. Pour ce prix, les appels sont illimités. Au bout de chaque demi-heure, correspondant au temps d’une séance, l’appelant est invité à renouveler ou non une session. Toujours selon Jean-Pierre Camard, 2 à 3% des salariés des entreprises ayant passé contrat avec sa société ont composé l’an passé le fameux numéro vert pour une moyenne de trois appels...
«La peur de l’avenir est récurrente dans le discours. Les horaires également. En semaine, les appels ont souvent lieu sur le coup de 4 ou 5h du matin, l’insomnie qui précède le lever matinal et puis le dimanche vers 15h quand monte l’angoisse du lundi...» ■







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